Empathie, un mot comme une valise remplie par chaque voyageur avec son accoutrement.

Parce que tout le monde en parle, parce qu’il est entré dans le vocabulaire courant, le terme d’empathie n’est finalement pas si simple à définir.

La définition académique nous dit que « c’est la faculté à s’identifier à quelqu’un, à  ressentir ce qu’il ressent ».
Ce serait donc un sentiment de partage et de compréhension affective, ou une émotion qui conduit à des comportements altruistes. Le sentiment permet d’obtenir une connaissance sur l’autre, sur son état psychologique,  avec peut être l’objectif d’obtenir quelque chose de cet autre. L’émotion serait plutôt une attitude orientée vers le bien de l’autre (l’autre pouvant s’étendre à autre espèce, mon chat, ou plus large).

Pour J. Decety, spécialiste des neurosciences, ce serait un « état mental complexe dans lequel différents processus perceptifs, cognitifs, motivationnels et mnésiques interagissent ». La mise en place commence dès les premiers stades du développement de l’enfant, quand des neurones – les neurones miroirs – s’activent à l’observation des comportements de leur entourage. L’attention et la motivation vont développer plus ou moins le phénomène. Et c’est un phénomène qui se développe parallèlement à la connaissance de soi et des autres.

L’empathie serait donc de l’inné (par l’existence de neurones miroirs) et  de l’acquis par le processus d’apprentissage en lien avec l’environnement. Sentiment de partage et de compréhension affective, ou émotion, elle facilite la relation en permettant de saisir pleinement les références internes, les composantes émotionnelles et la conscience d’une autre personne.

La nature fait les hommes semblables, la vie les rend différents (Confucius)

Le mot originel est Einfühlung, mot allemand qui signifie la relation qu’a un spectateur avec une œuvre d’art lui permettant ainsi d’accéder au sens. Figure emblématique de la psychologie humaniste, l’américain Carl Rogers développe une relation d’aide psycho thérapeutique centrée sur la personne où l’empathie, avec la congruence et la considération positive, est la posture permettant de percevoir les réactions, et sentiments tels qu’ils apparaissent au client, et de lui communiquer cette compréhension. : “L’empathie consiste en la perception correcte du cadre de référence d’autrui avec les harmoniques subjectives et les valeurs personnelles qui s’y rattachent. Percevoir de manière empathique, c’est percevoir le monde subjectif d’autrui, « comme si » on était cette personne, sans toutefois jamais perdre de vue qu’il s’agit d’une situation analogue. La capacité empathique implique donc que, par exemple, on éprouve la peine  ou le plaisir d’autrui comme il l’éprouve et qu’on en perçoit la cause comme il la perçoit (c’est à dire qu’on explique ses sentiments ou ses perceptions comme il se les explique) mais sans jamais oublier qu’il s’agit des expériences et des perceptions de l’autre. Si cette dernière condition est absente, ou cesse de jouer, il ne s’agit plus d’empathie, mais d’identification.”

Combinaison de sympathie (pour l’identification) et d’effort intellectuel (pour ne pas se confondre) elle se présente comme un paradoxe entre objectivité et subjectivité pour atteindre la connaissance compréhensive d’autrui. Elle n’est pas un état mais un mouvement, une tendance dynamique orientée vers l’expérience de l’autre.

A mes yeux l’expérience est l’autorité suprême (Rogers)

La relation apparaît lorsque l’Un devient présent pour l’Autre disait Buber (1923) et s’engage entièrement en tant que personne envers lui. La “rencontre d’instant à instant” (Rogers 1980) se déroule dans le présent immédiat.
La présence, c’est à dire l’expérience immédiate vécue avec l’Autre à un instant donné,  est comprise comme la disposition authentique à être dans le présent singulier de l’Autre, c’est a dire à Lui être présent.

Nous serions donc tous – plus ou moins – présents, ou – plus ou moins – empathiques.
Avec ce mouvement de nourrir le besoin qu’à l’autre d’être compris, pas seulement dans les situations joyeuses, mais aussi dans les coups durs qui demandent compréhension et soutien, d’accepter l’autre, (ce qui n’est pas du partage !) et d’aller à la rencontre de ses mécanismes de pensée, de ses certitudes, de ses perceptions propres, de ne pas juger et de nous ouvrir aux représentations de l’autre sans faire intervenir nos propres croyances, nos propres savoirs, nos propres références, de comprendre l’autre en sortant des conseils, des dictats, des « savoir pour l’autre ».

Présence empathique, attitude de compréhension de l’autre à partir de son point de vue dans une attitude d’accueil et de respect, loin de l’imitation, de la sympathie.

Le contact est l’appréciation des différences (Perls)

Il reste que toute la difficulté – l’ambigüité – de l’empathie est dans ce « vouloir comprendre » : comprendre l’autre n’est pas se mettre à sa place.

Se mettre à la place de l’autre n’a jamais permis de le comprendre. L’autre est utilisé comme un miroir de soi même : je me vois au travers l’autre, c’est comme moi. Au mieux cela permet de se comprendre soi-même au pire l’autre se sentira incompris, peut être même dépossédé de qu’il apporte. Se mettre à la place de l’autre c’est prendre le risque d’être dans l’imaginaire. Si la plupart du temps cet imaginaire est utile, pour se représenter ce qui est dit de l’expérience, il ne nous alerte pas souvent quand nous passons de l’hypothèse à la certitude.

Se mettre à la place de l’autre c’est aussi le risque de se charger d’un poids qui n’est pas le nôtre, combien d’accompagnants parlent de garder la bonne distance ou de se protéger ! La bonne distance, c’est pas de distance du tout. Comment être en relation et distant ? Il y a là confusion entre la distance et être distinct, être différencié.

Se mettre à la place de l’autre n’est donc pas fusionner. Pour voir l’autre il faut qu’il y ait deux personnes distinctes, deux individus. L’Un qui est en relation avec l’Autre. Se mettre à la place de l’autre n’est pas répondre à une demande émotionnelle. S’impliquer dans la relation empathique suppose de s’ouvrir, sans mettre de l’affectivité. Et pour s’ouvrir c’est la bienveillance qui est convoquée.

Tous empathiques, que mettons nous dans cette valise ?

Accueil et réceptivité, non pas initiative ? Présence au vécu de la personne, à l’éprouvé, non pas aux fait ? Intérêt à la personne, au sens qu’elle met dans son expérience, non pas au problème? Considération de la personne et non pas de ce que je sais ? Facilitation de la communication et non pas classement de ce qui est dit dans une grille pré établie ?

L’empathie propose de vivre le paradoxe d’être dans la conscience d’un mouvement bienveillant qui porte vers l’autre et qui suppose, dans le même temps, d’être suffisamment distinct pour ne pas être entrainé par le mouvement de l’autre. Écouter est un acte actif où les questions, sans attente de réponses et sans indiscrétion, amèneront l’autre à exprimer complètement ce qu’il a à dire.

L’attitude empathique est une présence attentive qui investit toute notre attention sur l’autre. Il y est question de maîtriser le processus de la pensée et d’être présent aux  mécanismes automatiques qui nous font quitter l’instant présent.

Être ouvert à l’autre, sans avoir besoin de lui pour se rassurer ou combler ses propres manques, voilà le processus et non l’état qu’est l’empathie. Cette ouverture est alors tranquille et chaleureuse. Il est possible d’entendre sans banaliser ni dramatiser, en s’ajustant à la réalité de l’autre, c’est à dire en accompagnant non pas son histoire mais bien comment l’Autre vit sa propre histoire.

Pour terminer avec Rogers « Tout être est une île, au sens le plus réel du mot, et il ne peut construire un pont pour communiquer avec d’autres îles que s’il est prêt à être lui même, et s’il lui est permis de l’être. »

Finalement est-ce que cette empathie exercée envers l’autre ne suppose pas d’abord de l’empathie vis à vis de soi même ? S’accueillir, quitter nos histoires pour nous centrer sur le vécu, se respecter et être bienveillant ?

Jacqueline Baudet